Le point de vue de Sébastien Abis, Directeur du Club DEMETER et chercheur associé à l’IRIS

Le monde agricole est en mutation. Il faut adopter des modes de production plus durables. Mais aussi proposer des modèles agricoles diversifiés, capables de répondre aux attentes très variées des consommateurs. Voir loin, voir large, voir global ! C’est l’une des forces de la France et de l’Europe…

Sébastien Abis

Sébastien ABIS,
Directeur du Club DEMETER* et chercheur associé à l’IRIS**

Pourquoi l’agriculture est un sujet d’avenir ? 

Il y a 1 milliard d’agriculteurs sur la planète et 6,5 milliards de consommateurs qui ont oublié le lien avec ces producteurs à qui ils doivent leur survie ! Car l’objectif premier de l’activité agricole est de nourrir les hommes. Quand on se met à table aujourd’hui, la situation est meilleure qu’hier, à peu près partout sur la planète, grâce aux agriculteurs et aux progrès qu’ils ont accomplis. Mais dans un monde plus prospère, se nourrir apparaît comme une préoccupation banale : or c’est la première nécessité vitale. Elle concerne tout le monde, partout, tout le temps. C’est ce qui fait de l’agriculture un secteur d’avenir… et durablement ! Il faut donc se donner des outils d’anticipation suffisamment puissants pour voir loin et se projeter sur des temps longs, voir large pour dépasser des enjeux locaux, et voir global car les enjeux internationaux affectent toujours davantage les dynamiques locales.

Nourri les êtres humains : une priorité qui fait de l'agriculture un secteur d'avenir

Local, national, global : l’équation agricole et alimentaire mondiale est-elle à ce point complexe ?

Oui. D’abord parce que la population mondiale augmente rapidement, même si le phénomène est contrasté en fonction des pays et des continents. A l’horizon 2025, il y aura 600 millions d’habitants supplémentaires à nourrir, et 2,5 milliards en 2050, soit 230 000 nouveaux terriens chaque jour ! Dans les 30 ans qui viennent, une naissance sur deux adviendra en Afrique et le continent passera de 1,2 à 2,4 milliards entre 2018 et 2050. Il y a un siècle, l’Afrique ne représentait que 7% de la population mondiale contre 25 à 30% à l’horizon 2050. Nous assistons à un véritable déplacement de la démographie mondiale dans le temps et dans l’espace. Au sein des territoires, un autre déplacement est à l’œuvre avec l’urbanisation galopante.

Et quelles sont les conséquences de cette urbanisation ?

Aujourd’hui, 58 % de la population mondiale vit en ville. A l’horizon 2030, nous serons près de 5 milliards d’urbains : déjà 1 milliard d'entre eux vivent dans des bidonvilles et ils pourraient être 2 milliards en 2050 selon les estimations. Or l’urbanisation est lourde de conséquences pour l’approvisionnement en eau et en nourriture, qui requièrent des logistiques et des transports performantes. Les villes interrogent aussi la fourniture de services publics, les problèmes de sécurité et de logement, avec la planification nécessaire pour orchestrer tout cela. Sans compter que cette urbanisation du monde transforme également les comportements alimentaires, dans les goûts mais aussi les pratiques.

La ville, c’est aussi le territoire des classes moyennes, non ?

Oui. C’est une autre tendance de fond : la forte croissance des classes moyennes sur la planète. Mais elles ne sont plus là où elles étaient avant ! La classe moyenne mondiale regroupait 1,4 milliards de personnes en 2000 et le double - 2,8 milliards - en 2015. Et elles seront vraisemblablement 5,4 milliards en 2030 ! Cette forte croissance s’accompagne, là encore, d’un déplacement géographique. Si 60% de cette classe moyenne mondiale se concentrait en Europe et en Amérique du Nord en 1900, ces régions n’en accueillent plus que 33% aujourd’hui et 20% en 2030 : le basculement vers l’Asie et de l’Amérique du Sud est à l’œuvre. Or cette classe moyenne nouvelle, plus nombreuse mais moins riche, n’aura sans doute pas exactement les mêmes attentes que son équivalent américain ou européen. Mais en plus de la quantité et de la diversité, celle-ci restera sans doute sensible à la traçabilité, à des produits sains. Ces considérations sur l’évolution de la demande alimentaire sont déterminantes pour aborder les débats sur l’orientation de nos productions agricoles en Europe demain. Les marchés se déplacent, les comportements et les exigences aussi. L’offre devra s’adapter à cette hyper-diversité.

« Les marchés se déplacent, les comportements et les exigences aussi.
L’offre devra s’adapter à cette hyper-diversité »

Dans ce contexte, que deviennent les zones rurales ?

Malgré l’essor des villes, les zones rurales conservent une place centrale sur la carte du monde ! Elles accueillent aujourd’hui environ 3 milliards d’habitants. En Asie et en Afrique par exemple, les zones rurales ne se sont pas vraiment dépeuplées.

On a eu tendance à rester sur l’idée que le progrès, les schémas intelligents et le développement durable ne concernaient que les villes. Or la première grande cassure aujourd’hui n’est pas tant entre pays riches et pays pauvres, pays développés et pays en voie de développement, mais bel et bien entre le monde urbain et le monde rural. Le premier concentre les investissements économiques, médiatiques et politiques. Et en face, les mondes ruraux, souvent enclavés, sont rarement considérés à leur juste valeur stratégique à l’aune des enjeux actuels. Marginalisés dans l’attention politique et médiatique, ces mondes agricoles sont dans la frustration, et le phénomène est mondial. Pays riches ou moins riches, beaucoup de turbulences naissent de ces frustrations issues des zones rurales (électeurs de Trump, révolution tunisienne, Brexiters ruraux). Il faut donc faire participer, mieux et davantage, ces populations aux stratégies de développement et d’inclusions sociales.

Revenons à l’Europe et à la France, quels sont leurs atouts ? 

Rappelons quelques évidences. Aujourd’hui, l’Europe, c’est déjà plus de paix et de stabilité, plus d’eau et de terres arables, plus de compétences, plus d’infrastructures logistiques performantes, plus de stabilité climatique que dans la majorité du reste du monde. Si l’Europe est perçue dans le monde comme un modèle de sécurité alimentaire, c’est parce qu’après la Seconde guerre mondiale, nous avons décidé de nous engager dans une paix durable, avec une gouvernance et un système juridique et réglementaire respecté qui a permis d’avoir un climat des affaires porteur et des performances agricoles ambitieuses. Il faut cultiver cette stratégie agricole et alimentaire, en continuant de rechercher les performances, mais en considérant que des changements peuvent être apportés, pour faire encore mieux demain.

Certains disent que ce modèle – plutôt productiviste – est dépassé ?

Si le développement durable devient un message pour ne plus investir, pour ne plus progresser, on crée une tonalité globale de méfiance. Or, par rapport à l’hyper diversification des attentes des clients, il ne faut pas proposer des modèles agricoles uniques ou idéalisés. Nous avons besoin d’entretenir ce qui fait l’une des forces de l’Europe et de la France : à savoir des productions agricoles et une offre agroalimentaire très variée qui peuvent toucher des consommateurs – européens mais pas seulement – extrêmement divers et pluriels dans leurs attentes.

Nous pouvons imaginer des transitions pour, demain, faire mieux qu’hier, à condition de rester dans une dynamique de développement et de confiance. Il faut en finir avec les messages passéistes du type « c’était mieux avant ». Il est certain que les agricultures européennes sont appelées à être encore plus responsables vis-à-vis de la protection des consommateurs et de l’environnement. C’est une tâche colossale, que la société et la sphère politique doivent prendre en compte. Peu de métiers sont aussi concernés par de telles équations vitales ! La sécurité alimentaire des populations et la durabilité de la planète : quel challenge !

L’Europe reste donc un terrain privilégié pour l’agriculture… 

Oui. Au lendemain de la guerre, nous avons choisi d’avoir confiance en l’avenir, avec une vision de long terme. Nous avons fait de l’agriculture l’un des piliers de cette construction. Si demain l’Europe remettait en cause son unité et se fermait au reste du monde, elle fragiliserait sa résilience aux aléas de tous ordres : celle que procure un monde ouvert, des approvisionnements diversifiés à l’importation, des débouchés à l’international à l’exportation. L’agriculture est donc un élément de sécurité nationale.

C’est aussi un outil d’influence internationale. Rares sont les régions qui peuvent compter sur le levier agricole dans leur diplomatie. Oui, l’Europe est un lieu privilégié quand on porte un regard lucide sur les nombreuses insécurités - physique, climatique, hydrique, foncière, politique, alimentaire - qui pèsent sur une partie du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Afrique sahélienne. L’Europe est directement confrontée à l’instabilité dans ces territoires de son voisinage. Mais pour aider ces pays à assurer leur sécurité alimentaire, il faudra être présent sur leurs marchés et s’associer à leurs efforts. Sinon les candidats à l’exil seront de plus en nombreux ! Si ces pays doivent pouvoir produire davantage sur place, ils doivent également s’ouvrir aux marchés internationaux, pouvoir commercer, développer un tissu coopératif, créer les bases d’un tissu agro-industriel, faire de la coproduction, investir sur la logistique, dans les compétences, éviter les pertes avant la consommation... Pas sûr qu’une Europe passée au 100% bio ou au 100% circuits courts puisse les y aider !

Mais quelle agriculture européenne faut-il privilégier alors ?

On crée le risque de beaucoup perdre à choisir un modèle agricole et alimentaire unique qui serait destiné exclusivement à une fraction de la population européenne très aisée, très urbaine, avec des considérations purement écologiques et locavores, autour de laquelle s’articuleraient le progrès et les développements agricoles.

Cette « petite musique » de la décroissance (moins produire ou exclusivement du bio très qualitatif, ne plus exporter) est doublement périlleuse. Ce repli créerait un risque géopolitique considérable eu égard aux besoins alimentaires du globe, et des instabilités socio-politiques dans notre voisinage. Si la France ne peut avoir pour vocation de « nourrir le monde », il est souhaitable de voir notre agriculture « contribuer aux équilibres alimentaires mondiaux ».

En résumé : « naturalité » dans l’assiette, mais complexité pour les acteurs agro-industriels, et en particulier pour les agriculteurs !

Oui, le monde agricole est aujourd’hui confronté à un « choc de complexification » : consommateurs exigeants, contraintes climatiques, instabilités géopolitiques accentués, volatilité des prix et dynamiques rapides de marché qui peuvent être liés à des replis protectionnistes soudains.

Les enjeux sociétaux posent aussi de nombreux défis : la société tend à devenir méfiante vis-à-vis de la science alors que, dans le même temps, elle exige une performance croissante de l’agriculture. C’est tout le paradoxe du consommateur : urbain, très exigeant, très impatient d’être livré, il attend aussi que sa consommation soit très « naturelle ». Il faut adopter des modes de production plus durables, transparents, éthiques et contributifs au bien-être des espaces et du plus grand nombre. Vaste défi !

Vous voulez dire que « faire mieux » en agriculture implique d’avoir recours à la science, aux nouvelles technologies… Sinon, le combat est perdu d’avance ?

On ne facilite sans doute pas la vie des agriculteurs en leur confisquant certaines innovations scientifiques ! Par exemple, quand les NBT (New Breeding Techniques ou nouvelles techniques de sélection variétales par édition génomique) sont considérées par le régulateur européen sur le même plan que les OGM. C’est d’autant plus paradoxal que l’Europe ne prohibe pas les NBT dans le domaine de la médecine… Faute de lui fournir les mêmes armes que nos concurrents sur la scène mondiale, on risque d’hypothéquer la compétitivité à long terme de l’agriculture européenne.

Sébastien Abis

Intervention de Sébastien Abis à l'Assemblée Générale Plénière de VIVESCIA, le 12 décembre 2018

Les agriculteurs européens sont déstabilisés. L’entrée des GAFAM dans le paysage va aggraver la situation...

Les agriculteurs européens sont en effet déstabilisés par plusieurs facteurs. Tout d’abord, le cadre de gouvernance est moins incitatif que par le passé. On se dirige progressivement vers une société européenne moins convaincue du rôle de l’agriculture pour son économie et sa sécurité alimentaire, avec une PAC qui se défait, plus axée sur l’environnement que sur la performance économique. Certains aspects du progrès scientifique leur sont refusés, on vient de l’évoquer. Et face aux évolutions démographiques, à cette planète qui se transforme, l’Europe donne le sentiment de faire du sur place. Ces atermoiements sont lourds de questionnements chez les agriculteurs et renforcent la crise de vocation dans le métier.

L’arrivée fracassante des GAFAM dans l’alimentation est un autre facteur de déstabilisation. Ces géants de l’économie numérique investissent de plus en plus l’alimentation et l’agriculture, secteurs qui génèrent énormément de données, et s’imposent progressivement comme un nouvel acteur agricole. Les grandes entreprises de l’innovation, les géants du e-commerce et nombre de start-ups sont sur ces schémas disruptifs liés au quotidien de la consommation, de l’approvisionnement, de l’alimentation. Amazon ou Alibaba ont clairement des ambitions alimentaires et apparaissent comme de nouveaux acteurs du développement rural. Il en va ainsi, dans les campagnes chinoises, des villages « TaoBao » encouragés par Pékin, dont la vocation est de connecter les campagnes et de contribuer, par le commerce en ligne, à la hausse du revenu des ménages ruraux.

La question agricole et alimentaire n’est donc pas – ou plus – réservée au monde agro-industriel traditionnel…

Si les Européens ne veulent plus croire en leur agriculture, de nouveaux acteurs – venant d’ailleurs (autres continents, autres secteurs économiques) prendront le relais. Ce n’est pas un problème, au contraire, si c’est construit de manière stratégique pour renforcer les atouts agricoles et alimentaires des systèmes, en bonne intelligence avec les Européens. En revanche, une telle dynamique, sans les Européens, qui tourneraient le dos à l’agriculture, n’est pas souhaitable. Il serait alors trop tard pour s’interroger, se demander pourquoi l’Europe a laissé faire, pourquoi elle ne croyait pas en son agriculture malgré ses nombreux atouts : la paix, la stabilité, ses savoir-faire, la quantité et la qualité de ses produits, la diversité inégalée de ses productions, … Autant d’atouts qui font de la France et de l’Europe des éléments encore centraux de l’équation alimentaire mondiale.

Que peuvent faire les agriculteurs dans ce contexte ?

Le monde agricole doit s’adresser à la Nation pour faire valoir ses forces, ses savoir-faire et sa faculté à s’adapter constamment. Il faut davantage jouer sur les interactions Terres-Mers pour notre souveraineté agricole et alimentaire. Il convient aussi de veiller à rétablir quelques vérités premières sur l’alimentation. Quant au grand public, il doit se détacher d’une image idéalisée et figée de l’agriculture. Cela fait bien longtemps que l’agriculture française et européenne, ce n’est plus « Martine à la ferme » !

« Le monde agricole doit s’adresser à la Nation pour faire valoir ses forces, ses savoir-faire et sa faculté à s’adapter constamment. »

En parallèle, les agriculteurs doivent aussi se remettre en question, produire encore mieux demain, optimiser la performance des exploitations… Certains choisiront de répondre aux attentes du consommateur hyper-urbain, hyper-exigeant, aux goûts métissés, mais aussi soucieux de transparence, de traçabilité, de diversité et de « précision » dans son assiette avec la progression des allergies et régimes. Les acteurs du secteur agricole doivent répondre à ces multiples défis. Pour autant, un positionnement exclusif sur le « haut de gamme » aurait sans doute des conséquences lourdes pour le monde rural. Il faut au contraire assumer le choix de plusieurs systèmes agricoles qui cohabitent.

Il n’y aurait donc aucun modèle idéal qui réponde à tous les enjeux de notre temps ?

Le consommateur - français, américain ou chinois aujourd’hui – nous renvoie des injonctions contradictoires. Il veut du local le midi, du mondial le soir, du bio le vendredi et de la junk food le samedi devant le match de foot : il faut probablement rester ouvert à cette pluralité de propositions et donc de productions.

L’agriculture en France doit rester plurielle et articuler trois performances : plus de quantité, plus de qualité et plus de diversité.

L’agriculture en France doit rester plurielle

Elle doit pouvoir s’adresser à des marchés de proximité sans renier sa vocation mondiale : être disponible pour des marchés plus lointains. Et les choix entrepreneuriaux doivent être laissés aux agriculteurs eux-mêmes pour se positionner au mieux selon leurs talents, leurs envies et leurs moyens dans ce large éventail des possibles.

*Club Demeter : écosystème associatif du secteur agricole et agro-alimentaire tourné vers les réflexions de long-terme, les défis planétaires et les solutions de progrès pour l’avenir -> www.clubdemeter.com
** IRIS : Institut de relations internationales et stratégiques